Le Parisien Libéré - N°1 - Mardi 22 août 1944
La victoire de Paris est en marche !
Je ne résiste pas (sans mauvais jeu de mots !) au plaisir de vous faire partager la teneur de quelques articles publiés dans ce numéro 1 du Parisien Libéré daté du mardi 22 août 1944. Ambiance ! Si le contenu vous intéresse, je pourrai bien entendu mettre l'intégralité des articles de ce numéro en ligne.
Le webmaster

 L'AGENCE FRANÇAISE DE PRESSE Nous tenons à souligner ici que l'Agence française de presse, la nouvelle grande agence d'information, qui a commencé à distribuer ses dépêches dès le dimanche 20 août 1944, poursuit l'action menée clandestinement par l'A. I. D. (Agence d'information et de documentation). Dans ses premières feuilles, elle salue d'abord ses vingt et un collaborateurs tombés dans les mams de la Gestapo, et elle se met au service de tous les journaux libres. Nous lui exprimons ici toute notre sympathie.


 LA RADIO Les voix françaises reconquièrent les ondes

II faut dire dès aujourd'hui le rôle magnifique qu'a joué, dans ces jours difficiles, notre ami secrétaire général à l'Information, avec quel dynamisme et quelle conscience il a su jouer efficacement le rôle qui lui était assigné par la Résistance.

Sous son autorité se trouve en particulier la Radio de la nation française. Dès à présent elle fonctionne sur les longueurs d'ondes suivantes : 206 mètres (ancienne Information permanente), 224 mètres (ancien Radio-Montpellier), et sur une longueur courte, (41 m- 61). Ce poste diffuse de 6 heures à 1 heure du matin. Dès que les circonstances le permettront, des informations complètes seront données. Très rapidement, du reste, la Radio de la nation française disposera de l'émetteur le plus puissant du monde.

D'autre part, T. N. F. 1 répond téléphoniquement et nos lecteurs peuvent y lancer leur appel.

 Rappelons aussi que l'on peut dès maintenant entendre Radio-Rennes, qui fonctionne sous la direction de Jean Marin, dont tous les auditeurs de 1a B.B.C. connaissent bien la voix pour avoir écouté pendant des années les commentaires qu'il faisait à la fameuse émission de 9 h. 15 chaque soir.


 GLOIRE AUX CHEMINOTS Quand Paris sera libéré, on écrira comment les Français ont participé à cette victoire qui va éclairer le monde. Mais, dès aujourd'hui, il faut joindre à ceux qui sont aux différents postes de combat les glorieux cheminots de chez nous. Depuis quatre années, obscurément, ils ont magnifiquement préparé la grande revanche. Et parmi les Héros, ils compteront parmi les plus purs.


 EN ACCOMPAGNANT LES TROUPES LIBERATRICES Des le début d'août, nous avons pensé, bien qu'étant alors en pleine clandestinité, à demander à Jacques Fano, qui se trouvait alors à Paris, d'être notre envoyé spécial auprès des troupes alliées en Normandie. Il rejoignit ces dernières, après un voyage mouvementé, et ne cessa de les accompagner dans leur marche en avant. Voici ses premières impressions...

Depuis quatre ans, les troupes alliées se battent pour le triomphe de la libération. Depuis quatre ans, la Résistance en France lutte par tous les moyens contre l'envahisseur. On saura un jour combien   cette    lutte    clandestine.

L'action des soi-disant terroristes a facilité les opérations militaires de nos amis anglais et américains. Des mouvements similaires existent dans l'est de l'Europe et agissent en coopération avec les Russes. En Serbie, le maréchal Tito est devenu un héros de légende.

Après le débarquement, l'action des F. F. I. a pris une très grande importance ; le général Kœnig, venu lui-même en France se rendre compte de la situation, donne ses ordres de Londres aux chefs responsables qui sont restés dans les départements. Des officiers parachutés encadrent les patriotes. Tout cela, vous le saviez ; la radio vous en avait informé.

Pour mieux vous rendre compte de la façon dont les opérations se sont déroulées, je suis allé moi-même en territoire libéré. C'est ainsi que j'ai vu la libération du Mans. Les F. F. I. avaient pris contact avec les troupes américaines alors que celles-ci se trouvaient aux environs de la ville. Le Comité de la Résistance donne l'ordre de lancer l'action. La préfecture est prise d'assaut ; les drapeaux hissés sur les monuments publics, les Allemande cernés et faits prisonniers après de furieux combats. Un petit garçon de quatorze ans, chargé par la Résistance de défendre le pont Gam-betta engage conversation avec un soldat allemand et apprend qu'il doit faire sauter ce pont aussitôt après le passage du dernier tank. « C'est embêtant, dit le soldat allemand, je me demande comment je vais rentrer. »

« Moi aussi, répond le petit garçon. » II attend avec lui et, le dernier tank arrivant, tue. le soldat d'un coup de revolver.

Le pont avait une grande importance stratégique ; il a permis aux Alliés une avance de deux jours. Ainsi, lorsque la division américaine entre dans la ville, elle est aux mains des F.F.I La première édition du journal a déjà paru, et, sans plus se soucier des quelques Allemands retranchés dans des blockhaus, toute la population acclame les armées de la libération.

Cela se passe ainsi dans presque toutes les villes, mais dans d'autres régions les Allemands, sentant leur retraite coupée, tentent un retour offensif pour rompre leur encerclement. A Chartres, j'ai assisté à ces combats. La préfecture était depuis vingt-quatre heures entre nos mains. Une atmosphère révolutionnaire r ègne à l'hôtel de ville. Des hommes en manches de chemises vont et viennent dans la cour, suants et sales, mais enthousiastes. Soudain, les Allemands contre-attaqùent. Ils reviennent à l'assaut avec leurs chars. Une nouvelle bataille se livre entre les blindés allemands et les F.F.I. qui ne disposent que de mitraillettes et de revolvers. Le préfet envoie une estafette rejoindre immédiatement la colonne américaine pour demander du renfort ; mais, pendant quelques heures, il est seul avec la Résistance à défendre la ville. A la tête de ces soldats marche une jeune fille de dix-huit ans, casquée, mitraillette au poing. Les Américains hésitent à envoyer des blindés, car ils ne veulent pas risquer d'abîmer la cathédrale. Cependant, sur des appels réitérés, ils envoient une colonne qui se rend enfin rapidement maîtresse de la ville.

En Bretagne, les F.F.I. jouèrent un rôle considérable. Lorsque la forte colonne blindée partie de Rennes en direction de Brest est signalée, l'insurrection armée éclate aussitôt dans toute la province. Les paysans arrêtent les Allemands dont ils prennent les fusils.  Partis les mains nues,  ils passent des mains aux fusils, des fusils aux mitraillettes, des mitraillettes aux automatiques lourdes, puis aux chars, et bientôt, se constituant en compagnies encadrées par les officiers parachutés, s'attaquent aux points d'appui allemands.

Les services rendus par ces patriotes qui, depuis trois semaines, ont pris la plupart des villes de Bretagne, faisant des milliers de prisonniers, sont extrêmement importants. Les Américains n'en croient pas leurs yeux et se répètent entre eux ces exploits.

Vous saurez bientôt quelle place tiennent les Français dans leur cœur mais vous verrez avant entrer un des héros de la libération,  le  général Leclerc.

Je sais que vous le chercherez des yeux. Ne vous attendez pas à trouver un homme couvert de décorations. Il est vêtu exactement comme tous ses hommes. Vous ne le distinguerez que par son extrême simplicité et son élégance très britannique. Je l'ai vu à l'œuvre à Alençon. La ville aux trois quarts évacuée semblait déserte, la présence depuis deux mois dans la préfecture de l'Orne de la Gestapo du Calvados et de la Manche avait été très préjudiciable à la Résistance dont beaucoup de chefs furent arrêtés, torturés, exécutés. Mais le noyau de résistance que j'ai trouvé s'est mis rapidement au travail, et sous les ordres du général Leclerc nettoya rapidement la ville.

Lorsque je suis revenu de Dreux où toute la foule hurlait de joie en agitant des drapeaux, je suis tombé à nouveau dans la zone encore occupée. J'ai traversé des villages où les patriotes cachés attendaient l'arrivée des troupes et les pilotaient. Derrière les volets mi-clos, j'ai vu leur visage crispé, leurs regards interrogatifs. C'est un changement total d'atmosphère, les cafés sont fermés. C'est autour de la pompe qu'on bavarde. Les canalisations d'eau ne fonctionnant plus, chacun se ravitaille à la fontaine du village. On me demande " d'où venez-vous ? " Les explications leur semblent suspectes. Ils attendent les ordres de leurs chefs responsables.

Comme je leur offre des cigarettes américaines, leurs visages se détendent, ils me serrent la main.  "  Alors ils sont  là ?  C'est pour demain ?... " C'est pour demain, bonne chance, les gars ! " Ils me signalent les postes allemands à éviter sur ma route. Ici, on demande des papiers, là on tire sans sommation. Et, par un petit chemin creux, je passe facilement.

Paris. Je vois mes chefs. Le lendemain, samedi 19, à 10 heures, l'ordre d'insurrection est donné. Le drapeau est hissé au paratonnerre de l'Hôtel de Ville devant 5.000 personnes ; les voitures allemandes circulent le long des quais, tirant encore sur la population. Demain, les divisions alliées seront à Paris.

Mais l'action militaire de la Résistance ne sera pas pour cela terminée. Les Allemands résisteront dans les points d'appui, se retrancheront dans des maisons. Il faudra les réduire. Ces opérations de nettoyage devront être conduites avec prudence. N'oubliez pas que nul n'est autorisé à se faire justice soi-même. Les traîtres devront être livrés aux autorités civiles et militaires. Ils devront être interrogés, jugés, exécutés. Les prisonniers de guerre doivent être traités selon le code militaire. Patriotes, soyez vigilants et disciplinés. La France a besoin de vous.

Jacques FANO.


 LE RAVITAILLEMENT DE PARIS La disparition totale, depuis vendredi, des journaux parisiens n'a pas permis aux ménagères d'obtenir satisfaction à leur curiosité concernant le problème du ravitaillement : au ministère du Ravitaillement du gouvernement provisoire de la République, où les choses s'organisent activement, le secrétaire général a entrepris sa lourde tâche.

Nous ne sommes pas encore en mesure d'apporter d'autres précisions que celles dont le public a pu prendre connaissance par les affiches apposées. Nous pouvons toutefois signaler que les tickets lettres cerclés des cartes de pain ont été validés à 150 grammes et seront honorés- Nous tenons, par ailleurs, à reproduire l'essentiel du texte de l'affiche apposée sur les murs de la capitale  :

« La rapacité de l'ennemi, l'im-péritie d'un gouvernement fantôme nous ont placés dans une situation grave. Nous sommes assurés de la dominer, mais avec le concours de toutes les bonnes volontés. Nous faisons appel à votre esprit de discipline, à votre sens de la solidarité. La répartition sera effectuée dans des conditions de rigoureuse équité. Mais les actes de pillage indignes de la France et de la République seront sévèrement réprimés. Le nouveau régime, celui de la libération si impatiemment attendue, si joyeusement accueillie malgré la gravité de l'heure, est un régime de justice, d'ordre, de fraternité. N'hésitez pas à partager vos ultimes réserves avec ceux qui n'ont plus rien. »

Nous recevons par ailleurs du secrétariat général au Ravitaillement la communication suivante : « Le secrétaire général au Ra vitaillement ordonne aux munici palités de la région parisienne et aux comités locaux de libération de ne procéder à aucune répartition de denrées alimentaires actuellement stockées sur les territoires de leur commune ou de leur arrondissement sans instructions formelles du secrétariat général au Ravitaillement.

Nous apprenons enfin que le Comité parisien de Libération met à la disposition de Paris la ration de viande de la semaine dès aujourd'hui, 22 août. Ce que nous dit le secrétaire général au Ravitaillement; Le secrétaire général au Ravitaillement a fait au Parisien Libéré la déclaration suivante :

- Ceux qui nous ont précédé on gravement compromis la situation alimentaire de la région parisienne en facilitant le pillage par les Allemands et en épuisant systématiquement les réserves. Que la population soit cependant pleinement rassurée. Très vite, la situation va s'améliorer et des me sures immédiates sont prises. Sans doute, le rationnement devra-t-il continuer afin d'assurer une répartition équitable des ressources. Mais grâce à l'effort de tous et à la vraie solidarité, nous serons à même de nourrir la capitale.


 LA FUITE DES COLLABORATIONNISTES  COMMENT ILS SONT PARTIS - Août 1944 Paris est calme ; la population, privée d'électricité, vit dans l'ignorance des faits. Rue de Lille, le conseiller Schweindmann a fait venir Jean Luchaire et lui a dit ce qui suit : - Les événements militaires peuvent nous obliger à nous retirer loin des murs de Paris et même, le cas échéant, à abandonner la capitale. Le général von Kluge est maître de la situation, mais il nous faut tout prévoir. Aussi veuillez préparer la liste de ceux qui voudraient se retirer pour quelques mois à Baden-Baden, où ils seront les invités du Dr Goebbels.

Deux convois sont prévus, l'un par fer, l'autre par route. Les candidats sont nombreux dans tous les quotidiens et les hebdomadaires ; les listes se remplissent. A Radio-Paris, quinze personnes seulement doivent partir ; les autres se débrouilleront.

Le Majestic se vide ; les uns après les autres, les services s'en vont. L'homme à tout faire de Radio-Paris, Botto. brûle nuit et jour des tonnes de papier ; les flammèches s'abattent sur les Champs-Elysées ; les chaudières du Majestic ronflent sans arrêt. Aux inquiets, aux pressés, le conseiller Rech déclare, rue de Lille, que rien ne presse, que l'on peut attendre, et pourtant, déjà, la Pariser Zeitung est partie pour Bruxelles ; rue de Balzac, les soeurs de la Croix-Rouge allemande s'en vont en vitesse ; l'organisation Todt a évacué ses archives ; le Dr Bohfinger, grand maître de la radio, quitte Paris : la nuit, des convois partent du Majestic, du Crillon, etc.

Un certain pessimisme règne néanmoins dans certains milieux officiels où l'on fabriqua des fausses cartes d'identité ou des passeports de complaisance,

Jeudi, tout va bien ; dans les journaux, l'optimisme règne ; c'était, dit-on, une, fausse alerte. Toutefois, à Radio-Paris, à 10 heures, une note de service avise les intéressés qu'ils doivent amener d'urgence leurs bagages au poste   d'émission. Vers 17 heures, brusquement, la population devient nerveuse ; des convoie de blessés affluent et sillonnent les rues de la capitale ; des convois militaires partent à toute vitesse en direction de l'Est. L'ambassade est toujours calme ; il ne se passe rien.

Robert de Beauplan supplie Kopf, de Radio-Paris, de lui prêter un fauteuil pour la nuit : il ne se sent pas en sécurité chez lui. Rebattet, Laubreaux, Lesca, Fégy, Algarron, Jeantet, etc, attendent chez eux le coup de téléphone qui doit les avertir. Minuit. Le capitaine Haefs, chef de Radio-Paris, annonce qu'il va aux  ordres au G.Q.G. des SS.

Le matériel est emballé, tout est prêt, on paiera demain le personnel,   à titre de précaution, dit-on. Minuit quinze. Un coup de téléphone à Radio-Paris. C'est le grand patron : « Je ne reviens plus, dit-il. Que chacun se débrouille comme il peut ; il faut partir  d'urgence. »

C'est tout... Le navire fait eau. On apprend en même temps 1e suicide  de Drieu La Rochelle. L'affolement règne ; de Beau-plan, réveillé en sursaut, tremble de tous ses membres, et chacun de fuir comme il peut. A 7 heures du matin, Jean Loustau pleure dans la salle de rédaction ; il partira comme un bagage dans une voiture  de  SS.

L'affolement a gagné Paris ; chacun se précipite, il n'y a plus personne rue de Lille  :  celui qui devait garder la caisse de Je Suis Partout, de la Gerbe, de Germinal,  est parti cette nuit avec l'argent. Jean Lasserre, ivre mort, comme d'habitude, erre dans les bureaux de La Gerbe à la recherche d'un billet de 100 francs. Lesca courre toute la journée pour essayer de trouver un peu d'argent ; il n'y a plus un sou en caisse et il faut payer quand même. Devant Radio-Paris, c'est l'émeute : le personnel, les artistes ont trouvé la porte close et la caisse vide ; à l'intérieur, c'est le pillage, les mili-ciens volent et revendent le maté-riel ; la grosse caisse de l'orches-tre Jo Bouillon cherche en vain son instrument. Le chef du service de sécurité, Fischer, ivre-mort, tire à coups de mitraillette dans les studios d'émission. A 13 heu-res, Radio-Paris brûle. Net, im-peccables, les pompiers éteignent le feu ; dans ce désordre, cette crise d'hystérie, ils mettent une note d'ordre et de propreté. Toute la journée, les candidats a Baden-Baden errent à la re-cherche de quelqu'un ou d'une caisse.

Au Majestic, Lecocq, ex-homme de main du triste La Rocque et actuellement homme de confiance d'Arenbach, de la Propagande, erre à la recherche de son patron; i1 cherche sans doute un dernier chèque, les millions qu'il a touchés ne lui suffisant jamais ; on avait des principes, au P. S. F. " Nous n'avons plus besoin de vous ", répondra un officier allemand à un de ses solliciteurs, et c'est le jugement sans appel.

A 16 heures, l'affolement a gagné les services allemands, rue de Balzac, rue de Washington, place de la République ; les bagages s'entassent dans les voitures, les appareils de radio se mêlent aux cages à oiseaux ; c'est le désordre qui s'installe. Les blessés passent en voiture d'ambulance, en camions, pansés ou non, et les convois roulent de plus en plus vite vers l'Est. M. Taittinger, qui rêve de vendre son Champagne aux Américains après l'avoir vendu aux Allemands, annonce et fait annonçer dans tous les bars de Paris qu'il va former un gouvernement de salut public, si, par hasard, cela prenait...

A 16 heures, Rebattet, effondré disait : " Les salauds !... Je n'ai plus qu'à me f... une balle dans la tête !... " Claude Jeantet se demande ce qu'il pourra bien faire pour se dédouaner ; hier, sa femme vendait des jambons aux Allemands Aujourd'hui, il erre dans Paris à la recherche d'une introduction près des autorités américaines.

Le colonel Alerme erre dans les bureaux désertés du Petit Parisien à la recherche d'une oreille compatissante. Roujon cherche un ami ou une voiture pour f...e le camp. Le commissaire à l'agriculture se souvenant qu'il était député de Dijon, a pris prudemment la route pour  rejoindre  ses  électeurs.

Adieu Luchaire, Rebattet, Cous teau, Laubreaux, Jean Hérold-Pa quis et tous.

Jeudi soir, tous les services allemands se sont enfuis, abandonnant tout : matériel, hommes, etc et pourtant le danger n'était pas tellement immédiat, mais la peur et peut-être aussi la lâcheté. Que M. Jean Luchaire emmène ses femmes et ses filles ; que M. de Châteaubriant se réfugie dans la Forêt-Noire ; que Doriot se perde dans la nature, tout ceci ne peut que nous   faire   plaisir.

Nous    aurons au moins gagné d'être entre nous. Mais il ne faudrait pas se tromper. Si les noms que nous venons de citer sont connus du public, il ne faudrait pas que d'autres se figurent qu'ils pourront échapper eux aussi au règlement de comptes. Jeudi vers 18 heures, dans un des plus grands bars de Paris, des industriels fêtaient leur prochaine libération ;   il y en avait un qui une nuit, dépensa 600.000 francs chez Maxim's pour fêter son deuxième milliard. Ce n'était pas avec  les Français qu'il les avait gagnés ; de quelle libération parlait-il donc ? De tous ceux qui sablaient ainsi le Champagne, il n'y en avait pas un qui, quelques jours auparavant, ne venait solliciter une commande à l'hôtel Majestic. Et c'est pourquoi nous les tenons pour aussi responsables que ceux qui vendirent leur plume. Ce serait trop facile, sans quoi, de passer du mark à la livre  ou au dollar.

Nous  nous en souviendrons. Ne parlons pas aujourd'hui des gens de Vichy, de ceux qui depuis quatre ans autour des sources thermales, dans les couloirs de l'Hôtel du Parc ou au bar des Ambassadeurs, vivent et profitent de la défaite, vautours galonnés, généraux sans armée, politiciens sans clientèle, fonctionnaires, traîtres en instance, monde où il n'y a eu que de la boue et dont nous nous occuperons demain.

RONCEVAUX


 LA FRANCE OBSTINEE - LA VRAIE FRANCE A l'heure de l'aurore, les brumes malsaines et tout leur cortège de traîtrises se déchirent, s'arrachent, s'effilochent. La terre retrouve son ample et clair visage. Aujourd'hui, Paris est délivré ; la France connaît une heure d'aurore ; le visage de la. France reparaît à la clarté et s'offre au monde. Ecartelé, coupé en tronçons, notre peuple est resté, quatre ans durant, privé de tout secours spi-rituel et de tout recours.

Les voix qu'il avait permission d'entendre n'étaient pas des voix françaises. On pratiquait sur lui, journellement, de diaboliques escroqueries morales ; on l'abusait par des mensonges. par des menacer, par des promesses, par des flatteries. On cherchait à le diviser contre lui-même.

Aux Français de la métropole, on disait : « Ceux d'au delà des mers sont des traîtres », et l'on couvrait nos murs d'affiches igno-minieuses pour les plus fervents d'entre nous. Aux Français prisonniers. on disait : «Vous tardez d'obéir à Vichy, ceux de France sont plus disciplinés que vous, plus ardents ou plus adroits, ou plus patriotes ; ils vont refaire la France sans vous. Hâtez-vous. Vous avez déjà perdu la guerre ; est-ce que vous allez, en outre, nous faire perdre la   paix ? "

Et cependant, qu'il se tienne à Londres ou à Paris, en Algérie où en Mecklembourg, le Français est resté lui-même, le Français a résisté. Avec un inexpugnable bon sens, avec rouerie même, avec héroïsme souvent, il a préservé sa foi, il a réservé  sa   foi. Il a refusé, en 1940, de s'associer, même par la pensée, à l'entreprise de rapine germanique. On murmurait à son oreille : " Vois comme c'est facile, tu n'as qu'à, donner une chiquenaude, et nous te la paierons d'un beau partage de l'Afrique et de l'Orient ; on le caressait en disant : " Un renversement d'alliances, ça n'a jamais effrayé de grands politiques, c'est du réalisme : quand ça rapporte, pourquoi   hésiter?... "

Jacques Bonhomme renâclait toujours, par sûreté d'instinct, et aussi, il faut le dire, bien haut, il faut LE proclamer à pleine voix, par  noblesse ! Alors, on vint avec d'autres potages. On ressuscita Jeanne d'Arc ; on refit une actualité à. la guerre de Cent Ans et au blocus continental. Jacques Bonhomme préféra se souvenir du mois d'août 1914. L'enragé !

Hitler, enfin, crut avoir trouvé... Il nous parla d'Europe. Faire l'Europe, l'Europe juste, pacifique, rayonnante, c'était un vieux rêve français, et c'était, il y a quelque temps encore, l'objet, de l'inlassable labeur de Briand. Alors, les hommes d'outre-Rhin et leur stipendiés nous parlèrent le langage du plus humain de nos orateurs modernes   !

Jacques Bonhomme ne reconnut pas sa voix. L'accent tudesque transparaissait. Jacques Bonhomme, au fond de sa prison ou au coin de son feu, se laissa aller à rire doucement : " Le bougre doit être- bien bas, pensait-il, pour prendre ainsi une défroque de pèlerin pacifique ".

Cette guerre aura montré toutes les façons de l'héroïsme français.

Héroïsme du combattant, dans les armées de 39-40, les armées de la libération et les armées secrètes  de l'intérieur.

Héroïsme de l'homme qui maintient ses valeurs, qui nourrit ses plus beaux rêves, qui attend sans céder, sans transiger, sans faiblir. Héroïsme de l'âme.

De cette guerre, l'âme française sort intacte et grandie.

Si la valeur d'un peuple se mesure à sa foi en lui-même et à la hauteur de son idéal, ces années de misère ont augmenté la France. Nos amis étrangers vont nous voir à nouveau ; ils nous trouveront le même visage ; émacié par l'épreuve, durci, mais toujours aussi clair. Dans nos yeux, peut-être trouveront-ils, pourtant, une expression nouvelle : celle d'une vertu qu'on ignorait trop chez un peuple réputé léger : celle de l'obstination.

La part de la France dans la victoire commune est faite d'héroïque énergie intérieure. L'exemple de la France dans le monde qui naît, est un exemple de raison certaine de soi, un exemple de maintenance, un exemple de force intime.

Nous sommes partis en guerre en serrant les dents - le mot est de Chamberlain. Nous avons tenu sous la botte allemande en serrant les dents plus durement encore. Nous avons témoigné depuis cinq ans de nos vertus traditionnelles : le bon sens, le courage, la noblesse, la fidélité, mais il faut qu'on nous reconnaisse maintenant une vertu nouvelle : la ténacité. La France, en survivant, s'est accrue.

Marc BLANCPAIN


 L'ORGANISATION FUTURE DE LA PAIX Une déclaration de M. Cordell Hull

A la réunion des délégués des Etats-Unis, de l'Angleterre et de l'U.R.S.S. chargée d'examiner les bases d'une organisation destinée à maintenir la paix dans le Monde après les hostilités, M. Cordell Hull et le chef de la délégation britannique ont prononcé des discours. M. Cordell Hull a notamment déclaré : - L'union pour une action com-nune pour le bien-être de tous contre le péril commun, voilà le seul but par lequel les nations amies de la paix pourront assurer la sécurité et le progrès dans l'ordre. Toute organisation internationale pour le maintien de la paix devra être fondée sur l'éga-lité souveraine de toutes les nations amies de la paix... Les na-tions devront maintenir, selon leurs possibilités, des forces suffisantes et qui soient disponibles jour une action concertée pour empêcher la violation de la paix.


 




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